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Arnaud Lacaze, Analyste ESG chez Mandarine Gestion

La santé mentale n’est plus un sujet périphérique : elle est devenue un élément central du pilier “S” de l’ESG, conditionnant la performance durable des entreprises comme la résilience des sociétés. Selon l’INSERM, une personne sur cinq connaîtra un épisode dépressif au cours de sa vie. Paradoxalement, alors que nos conditions matérielles s’améliorent, la dépression progresse et s’impose comme l’une des pathologies les plus observées aujourd’hui.

La santé mentale, un risque systémique sous-estimé

À l’échelle mondiale, l’OIT estime que les risques psychosociaux sont associés à plus de 840 000 décès par an [1]. Les causes sont bien identifiées :

  • Temps de travail excessif – plus d’un tiers des travailleurs dépassent les 48 heures hebdomadaires.
  • Insécurité de l’emploi – montée de la gig economy, micro-entrepreneuriat contraint, précarisation.
  • Transformations technologiques – l’IA accélère les restructurations et alimente l’anxiété professionnelle.

Ces facteurs ne sont plus seulement sociaux : ils deviennent financiers, car ils affectent directement la productivité, l’absentéisme et la capacité d’innovation.

L’absentéisme explose : un signal faible devenu fort

AXA a récemment publié un rapport indiquant que l’absentéisme était au plus haut en France [2]. Avec un taux moyen de 4,8 % en 2025, soit environ 10 jours perdus, on observe une hausse marquée de plus de 50 % depuis 2019. Toutes les catégories sont touchées : +43 % chez les jeunes, +40 % chez les seniors et +53 % chez les femmes (vs +30 % chez les hommes). Chez les jeunes, deux dynamiques opposées progressent simultanément : les arrêts très courts, signe d’un épuisement ponctuel ou d’un désengagement croissant et les arrêts très longs, souvent liés à des troubles anxieux ou dépressifs profonds.

Le coût caché du travail dégradé

Les études convergent. Les principaux déterminants négatifs au travail sont liés à des tensions sociales (fortes exigences / faible autonomie), un déséquilibre efforts–récompenses, l’insécurité professionnelle, de longues heures de travail, le harcèlement et les violences verbales ou psychologiques. Enfin, la perte de sens – accentuée par des missions floues, un manque de vision ou une gouvernance défaillante – constitue l’un des signaux les plus préoccupants. Elle se traduit par un désengagement massif, une baisse de productivité et une fragilisation de la culture d’entreprise.

En France, l’Assurance Maladie estime le coût du stress au travail entre 1,9 et 3 milliards d’euros. Ce montant ne reflète qu’une partie des impacts réels : absentéisme, turnover, perte de performance, risques juridiques, atteinte à la réputation. Pour les investisseurs, ces éléments sont des indicateurs ESG critiques, révélateurs de la qualité du capital humain, de la maturité de la gouvernance et de la capacité d’une entreprise à traverser les crises. Une organisation incapable de protéger ses salariés expose mécaniquement ses actionnaires à des risques financiers, opérationnels et réputationnels.

Vers une gouvernance du travail plus horizontale

Dans sa note « Mettre le travail au cœur de la conduite stratégique de l’entreprise » [3], le groupe de réflexion Terra Nova souligne l’inefficacité persistante des modèles de gestion verticaux, encore largement répandus malgré leur faible capacité d’adaptation. À l’inverse, les entreprises qui démontrent la plus grande résilience – par exemple Michelin, Toyota – partagent un même ADN organisationnel : des structures responsabilisantes, fondées sur l’autonomie, la coopération et la clarté des missions.

Le passage d’un modèle pyramidal à une organisation multilatérale repose sur plusieurs piliers structurants :

  • Des pôles d’expertise autonomes, capables de décider et d’agir au plus près du terrain.
  • Un management recentré sur la coordination, l’arbitrage et la vision stratégique, plutôt que sur le contrôle.
  • Une réduction du reporting et de la surveillance permanente, sources majeures de stress et de désengagement.
  • La valorisation de l’échec comme apprentissage, qui encourage l’innovation et renforce la culture de confiance.

Ce modèle génère un double bénéfice ESG. Sur le plan social, il réduit les risques psychosociaux, améliore le bien-être et renforce la motivation. Sur le plan de la gouvernance, il clarifie les responsabilités, fluidifie la prise de décision et aligne les équipes autour d’une vision commune. Ensemble, ces dynamiques nourrissent une performance durable, fondée sur un capital humain engagé et une organisation plus résiliente face aux crises.

Repenser le travail à l’ère de l’IA

Chaque révolution industrielle promettait un mieux-être. Pourtant, l’histoire montre que les gains de productivité ne se traduisent pas toujours par un mieux-vivre. Avec l’essor de l’IA, la question de l’employabilité et des compétences devient stratégique pour les États comme pour les entreprises. Une approche durable pourrait consister à automatiser les tâches à faible valeur humaine, réorienter le travail vers les besoins essentiels et libérer du temps pour les activités favorisant la santé physique et mentale.

Les risques sociaux sont majeurs, comme le rappelle l’économiste Gilles Saint-Paul dans « Six scénarios d’un monde sans travail » [4]. Mais les opportunités le sont tout autant : une société où le travail retrouve sa fonction première — contribuer au bien-être collectif.

Pour Mandarine Gestion, ces dynamiques appellent une vigilance accrue sur la qualité du capital humain, la gouvernance du travail, la gestion des risques psychosociaux, la stratégie de formation et d’adaptation à l’IA, la capacité des entreprises à donner du sens.

Le travail n’est pas seulement un facteur de production : c’est un levier de durabilité. Les entreprises qui sauront le réinventer seront celles qui créeront le plus de valeur – économique, sociale et sociétale.

[1] Plus de 840 000 décès par an liés aux risques psychosociaux au travail, Organisation Internationale du Travail (OIT), avril 2026

[2] Datascope 2026, AXA

[3] Santé mentale au travail : les entreprises françaises n’ont plus le choix de l’attentisme, 2025, et Mettre le travail au cœur de la conduite stratégique de l’entreprise, 2026, Terra Nova

[4] Six scénarios d’un monde sans travail, 2018, CNRS

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